A la rage

Ultra-présente dans le football, la colère marque souvent négativement les esprits. Mais si on ne la cite que pour l’outrager, on élude alors son pouvoir instrumental, d’une puissance formidable pour le joueur et le jeu.

03.05.2015

Au cœur de cet immense théâtre qu’est le stade, la colère proémine. Telle une actrice, elle usurpe, s’en prend aux visages des footballeurs. Elle les déforme, les tord, en corrompt parfois le moindre trait. Plus forte que l’image de l’homme elle- même, détenant pourtant une place de choix dans l’univers actuel du ballon rond, la rage fait s’asseoir l’identité. A ses pieds. Scénique, l’émotion joue pourtant aussi son rôle en coulisse. Un rôle souvent mésestimé.

Larage

Article publié dans « La Matin Dimanche » du 3 mai 2015

Parmi les expressions du football, « l’envie de vaincre », « la faim inexplicable » ou encore « la hargne à toute épreuve » se baladent abondamment. Mais la rage dans le foot, c’est un peu ce joueur porteur d’eau. Elle est partout, mais personne ne la connait vraiment. Selon Mattia Piffaretti, psychologue du sport, la rage se caractérise par sa dualité : « La rage est intimement liée à l’agressivité. L’agressivité justement, elle peut être instrumentale, c’est à dire galvanisante et servir le joueur à des fins purement sportives, ou hostile. Dans le deuxième cas, elle entraîne souvent de la violence, et peut coexister avec un désir de nuire. » On peut donc aisément relever que l’atmosphère d’un match, alimentée par de nombreuses sources de tension, tiraille constamment l’athlète entre ces deux niveaux. Pour Mattia Piffaretti, la clé est à l’intérieur; « plus le joueur a conscience de sa colère, plus il peut utiliser son pouvoir de transformation sans risquer de se laisser gagner par elle. Psychologue et coach en performance sportive, Marie Lanners attribut à la colère d’autres fonctions encore : « la sécrétion de l’hormone adrénaline par les glandes surrénales chez une personne en colère sert à préparer le corps à la lutte. Et puis, certains sportifs utilisent aussi la colère comme stratégie, comme moyen d’intimidation. »

« D’innombrables athlètes utilisent leur rage comme un outil motivationnel, mais très peu l’ont fait à sa hauteur. » JosocenSas, bloggeur

Mais plus qu’une émotion réactive, la colère s’érige parfois en véritable attitude : « elle survient suite à une contrariété de notre système de valeurs », développe Marie Lanners. L’un des seuls joueurs n’ayant jamais tenté de théoriser cet état nébuleux est aussi l’un des plus grands : Diego Maradona. Dans son autobiographie « Yo Soy El Diego », Maradona parle d’une mystérieuse force intérieure l’ayant accompagné toute sa carrière : « La Bronca » (la colère, en Espagnol). Fervent observateur du gamin en or, le bloggeur JosocenSas a analysé le phénomène : « Pour Maradona, « La Bronca » était un véritable art de vivre. D’innombrables athlètes utilisent leur rage comme un outil motivationnel, mais très peu l’ont fait à sa hauteur.

FBL-ESP-LIGA-REALMADRID-BARCELONA

Au cœur de la compétition, la fatigue, les maladresses et les fautes font que les joueurs sortent peu à peu du match. Ce qui était remarquable avec Diego, c’est qu’il était complètement indifférent au contexte. Cette furie était constante, et prenait le dessus sur tout le reste. » JosocenSac insiste sur cette capacité à percevoir le monde entier comme étant contre soi, attribuant à son propriétaire une rage complètement indépendante des échecs ou des succès : « Les médias, les entraîneurs, ou n’importe quelle personne qui doutait ou pas de lui, Maradona voulait tous les faire taire. Il pouvait bien avoir du talent, des capacités physiques, mais rien n’égalait son éternel désire de se venger de ce monde cruel, celui qui l’avait propulsé là, au cœur du labeur sportif, au cœur du système véreux qu’est celui du football ».

Canaliser le flux

Plus que la personnalité, le poste occupé sur le carré vert ferait se distinguer l’expression de la colère. Auteur du livre « Anger Management in Sport », le psychologue américain Mitch Abrams note que « la colère ralentit les capacités cognitives, mais améliore l’utilisation du potentiel musculaire en même temps qu’elle accroît l’endurance à la douleur.» Si l’attaquant, feu follet et créatif, peut manifestement tirer l’avantage d’un jeu pulsionnel, le milieu et le défenseur, eux, devraient canaliser le flux : « les joueurs dont la prise de décision se trouve au centre de leur jeu ont tendance à démontrer un niveau de colère bien moindre que les autres. Cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas chez eux, mais qu’elle est davantage répartie » explique Mitch Abrams.

Et si le football professionnel, dont l’herméticité peut parfois écœurer, ne se laisserait joindre que par une vigoureuse colère ? Les propos de Mitch Abrams affermissent l’hypothèse : « Le succès, les joueurs doivent le gagner avec leurs poings. En cela, l’agressivité est la valeur ultime; elle est le canal par lequel le sportif harcèle la réussite, atteint ses buts, ou le fait tenir mentalement quand ils paraissent inatteignables. » Force est de constater que la rigidité des réseaux, la concurrence de masse ou les jugements hasardeux font de la pointe du football un objet particulièrement blessant. Du moins pour celui qui ne compte pas s’y aiguiser les crocs.

Performance

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